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«Mogador, fabor» de Tayeb Saddiki : Essaouira, la ville de toutes les passions
Posté le 17 février 2005 à 22:13:13 GMT
Sujet: Apparitions
ApparitionsAu fil des pages d'un livre rempli de souvenirs, de réminiscences, de joies et de tristesses, Tayeb Seddiki dévoile les multiples facettes de sa ville natale, Essaouira. La Mogador de son enfance et de sa jeunesse a vu «défiler toutes sortes d'individus, des crapules aux plus nobles ; qu'ils soient seconds couteaux ou héros honorables, des combinards, des furieux ou des rêveurs, des utopistes…, chacun a trouvé sa place dans une énorme fresque. Même les sans-voix, les sans garde, les oubliés ont voix au chapitre».

Le dramaturge nous en restitue des pans entiers, des visages enfouis, des voix qui se sont tues, des personnages haut en couleur qui ont marqué, de leur empreinte, l'histoire de la ville.
«Les ruelles étroites de cette ville fermée, sourde, difficile à entendre, ruelles dont les murs suintent, murs souffrant de la maladie du temps» reflètent, au-delà des constats, une vision d'un rapport presque charnel avec la ville natale.
Tour à tour défilent des êtres étranges et déracinés, des hommes et des femmes que le destin a poussés à choisir Mogador pour y élire domicile. La nostalgie est toujours palpable et les personnages qui habitent l'œuvre de Tayeb Seddiki ont chacun une histoire, un parcours parfois hors du commun, souvent anodin. Grâce à la plume de ce souiri de souche, les personnages anonymes ne le restent pas trop longtemps.
Les personnages défilent à toute vitesse, Soltana la juive qui a osé aimer un Arabe et qui sombre doucement dans la folie après la mort de son bien-aimé, Andréas le Perpendiculaire qui a bâti toute une théorie sur les origines de Mogador en insistant pour en faire le théâtre de tous les événements bibliquess, Si El Wafi, le nationaliste qui purge souvent des peines d'emprisonnement pour ses idées et ses engagements, le faqih Si Tijani (le père du narrateur), et son immense culture, Si Bouchaïb, le riche grossiste, Hmida le conteur qui vend des rêves à petit prix, Ahmed le moustique qui tient son auditoire en haleine des heures durant en racontant, sous couvert de contes et légendes, des slogans politiques, Khadoujj Sir Fhalek, la fille de joie, Farija qui tenait une maison ouverte pour les rencontres furtives, le curé Isota et le Rabin David Ben Bareuk et leurs mémorables joutes oratoires, Monsieur Guingoix, l'armurier et son racisme, Brahim el Mentouf, qui lave les corps des morts, Messaouda l'Ihoudiya qui avait un cœur gros comme ça et qui offrait le gîte et le couvert aux démunis et aux clochards et bien d'autres personnages encore à l'histoire poignante et au parcours atypique.
«J'entame une promenade tranquille comme la lecture d'un livre où je mêle mes propres souvenirs. Tracer une ligne droite dans la mémoire de Mogador , ville faite de sociabilité discrète, de rencontres furtives, de sensibilités aux nuages et aux pierres, aux hommes illustres et aux inconnus de l'histoire, à l'air du temps et à son immobilité», écrit Tayeb Seddiki dans son «Mogador, Fabor». Et en fait, le terme Fabor revient, comme une litanie, à la fin de chaque chapitre, à la fin de chaque épisode des aventures des personnages qui habitent toujours la mémoire de l'auteur.
Ce rappel de «Fabor», gratuit, nous renvoie à une phrase célèbre que d'aucuns ont cru accoler à Mogador : «Ville à vendre». Cette cité connaîtrait-elle le destin de ses femmes ? Celles qui ont choisi de vivre leur vie, rappelle Seddiki, basculent, dans les divagations, les hallucinations et la folie. Un état d'esprit qui plane de son ombre implacable sur nombre d'habitants de la ville. Serait-ce dû à l'air qu'on respire ? à cette magie d'un site unique ? «Mogador est un mystère qui crève les yeux.
Elle respire le sacré. On y prie à voix basse pour affirmer qu'elle est source de nos joies et de nos tourments… », écrit Seddiki Toutes les religions se côtoient dans une belle entente. Les Juifs d'Essaouira, ceux qui ne parlent pas l'hébreu et considèrent que rien ne vaut la langue avec laquelle on a appris à rire et à pleurer quittent pourtant la ville qui a vu naître et mourir leurs parents et grands parents. Ils ne sont pas les seuls à partir. Même les natifs de la ville choisissent de s'exiler dans un autre ailleurs, dans d'autres cités.
Se déroulant tout au long d'évènements cruciaux dans l'histoire du Maroc, (protectorat, indépendance du pays) «Mogador, fabor» retrace, en filigrane, la vie d'une ville qui, même retranchée sur elle-même, a attiré des hordes de hippies. Sur ses rives, le vent de fronde des soixante huitards a bien failli, faire des ravages. Mais c'était sans compter sur l'esprit et l'âme d'une ville qui ne s'achètent pas si facilement.

«Mogador, fabor» de Tayeb Saddiki, Ed. Eddif, 218 pages

 
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